La première semaine dans un nouveau poste se passe plutôt bien : les gens sont accueillants, les slides d'intégration sont en anglais, on te montre où se trouve le bon café. Puis, un jeudi, quatre collègues discutent près de la fenêtre, la conversation glisse dans la langue du pays, quelqu'un lâche une phrase courte, tout le monde rit, et tu ris une demi-seconde trop tard.

Rien de méchant ne s'est produit, personne n'a cherché à t'écarter. Il s'est pourtant passé quelque chose, et, sur une année, cela s'accumule jusqu'à devenir la raison dont on parle le moins quand une expatriation tourne court.

Le mot décrit une frontière, pas une personne

Le droit français est aussi sobre qu'un texte de loi peut l'être. Article L110-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Sont considérées comme étrangers au sens du présent code les personnes qui n'ont pas la nationalité française, soit qu'elles aient une nationalité étrangère, soit qu'elles n'aient pas de nationalité. » Tout est là. Aucun trait de la personne là-dedans, rien qu'une soustraction. La loi allemande sur le séjour tient en une ligne plus courte encore : est étranger quiconque n'est pas allemand.

Le mot de tous les jours est bâti de la même façon. Étranger vient de l'ancien français estrangier, lui-même issu du latin extraneus, « du dehors » ; l'italien straniero, l'espagnol extranjero et le portugais estrangeiro sortent de la même racine. L'allemand Ausländer nomme littéralement celui qui vient de l'extérieur du pays, et l'anglais foreign remonte à un mot latin qui voulait dire « hors de la porte ». Pas un de ces termes ne décrit un être humain. Ils tracent tous une ligne.

Transporte maintenant cette catégorie dans un bureau, et regarde ce qu'il en reste. Personne, à la machine à café, ne voit ton titre de séjour. Ton statut administratif est invisible depuis le bureau d'à côté, et il ne pèse sur presque rien de ce qui se passe dans la journée.

La phrase que tu viens de prononcer, elle, s'entend.

La définition qui fonctionne vraiment dans une entreprise n'est donc pas celle de la loi, c'est celle-ci : est étranger celui que je ne comprends pas sans effort. Et sur celle-là, tu peux agir.

Tes collègues entendent un effort et le prennent pour du doute

On aime mieux ce qui se laisse percevoir sans effort. La psychologie l'a vérifié cent fois, sur des images, sur des mots, sur des sons : la facilité avec laquelle on perçoit une chose est portée au crédit de la chose elle-même.

La parole n'y échappe pas. Dans une expérience, on a fait écouter des affirmations de culture générale lues à voix haute, tantôt par des locuteurs natifs, tantôt par des locuteurs à l'accent étranger, en demandant chaque fois à quel point chacune paraissait vraie. Les phrases avaient été fournies à ceux qui lisaient, leur savoir et leur honnêteté n'entraient donc pas en jeu. On a tout de même moins cru les voix à l'accent étranger.

On a ensuite dit à un second groupe, en toutes lettres, ce que l'expérience mesurait. Une fois avertis, les participants ont entièrement corrigé le tir pour un accent léger. Pour un accent fort, ils n'y sont pas arrivés.

Ce résultat mérite d'être lu deux fois, parce qu'il décide de la façon dont tu interpréteras ta première année : l'effet apparaît chez des gens qui cherchent activement à être justes. L'effort de celui qui écoute ressemble à un doute, et le doute est mis au compte de celui qui parle, jamais au compte de la difficulté.

Il y a plus banal encore. On aborde une conversation dans une langue qui n'est pas la sienne avec une crainte très précise : se ridiculiser, se faire mal comprendre, dire ce qu'il ne fallait pas. Le moyen le moins coûteux d'échapper à ce sentiment, c'est d'éviter la conversation, et c'est souvent ce qui se cache derrière le collègue chaleureux dans l'ascenseur, celui qui n'ira jamais plus loin.

Personne n'a besoin de t'exclure pour que tu te retrouves dehors

Sur ce point, les travaux menés dans les entreprises sont assez précis pour être cités en comité de direction.

Une entreprise française a fait de l'anglais sa langue de travail ; des chercheurs sont allés voir ensuite ce que ça avait donné. Les non-anglophones y ont vu leur statut baisser, quel que soit leur niveau réel d'anglais. L'appréhension ne tenait pas au niveau mesuré mais à l'idée qu'on s'en faisait, et elle ne montait pas en ligne droite : ceux qui se plaçaient au milieu allaient plus mal que ceux qui se jugeaient mauvais.

Garde ce résultat-là dans un coin de ta tête. Si la langue te pèse davantage au bout de dix-huit mois qu'au bout de trois, tu n'es pas en train de reculer, tu es dans la partie la plus encombrée de la courbe.

Une autre étude a suivi des équipes informatiques réparties sur plusieurs pays. Les écarts de niveau fendent une équipe, mais la fissure ne devient destructrice que là où une bataille pour le pouvoir est déjà engagée : la langue est le paratonnerre, pas l'orage.

Une troisième étude a donné un nom à la scène de la fenêtre : se retrouver dehors du seul fait de la langue dans laquelle la conversation se tient, sans que personne l'ait voulu. Cela annonçait une prise de distance discrète vis-à-vis de l'entreprise, et cette distance s'accompagnait à son tour de moins d'entraide et de plus de frictions, plus nettement encore chez ceux qui se sentaient déjà les moins à l'aise en société.

Regarde l'ordre des événements, parce que c'est ainsi qu'une carrière s'enraye sans que personne l'ait décidé : on met quelqu'un à l'écart par accident, la personne se retire, et ce retrait passe pour un trait de caractère ou un manque d'esprit d'équipe aux yeux de gens qui ne feront jamais le lien avec ce jeudi près de la fenêtre.

Si la langue pèse plus lourd que l'organigramme, la raison en est structurelle. Le savoir officiel d'une entreprise vit bel et bien dans la langue officielle : le manuel, les slides, l'outil de tickets. Le savoir qui sert vraiment, non. Qui décide, quelle échéance est vraie, de quoi parlait la blague du point du matin, à qui s'adresser quand la procédure coince : tout cela circule dans le couloir, et dans la langue du couloir.

Contre la méfiance, l'information ne peut rien ; le contact ordinaire, si

À supposer que le malaise tienne à des différences profondes et immuables, rien de tout cela ne serait réparable. Le plus gros corpus de la psychologie sociale dit le contraire.

Mets bout à bout 515 études, 38 pays et un quart de million de personnes : le contact entre groupes va de pair avec moins de préjugés. Pris relation par relation, l'effet est modeste ; d'un terrain à l'autre, il est d'une constance remarquable.

La question suivante est la plus utile : comment ce contact agit-il ? Trois explications ont été mises à l'épreuve. Désamorcer l'appréhension arrive largement en tête, comprendre comment l'autre voit les choses vient ensuite, apprendre des faits sur l'autre groupe ferme la marche, et de très loin.

Cela mérite un temps d'arrêt, parce qu'on croit généralement l'inverse. La méfiance ne tombe pas parce qu'on a appris davantage sur les étrangers ; elle tombe quand on s'est parlé assez souvent pour que se parler ne demande plus de courage. Et chez des adultes au travail, se parler, c'est à peu près tout ce dont un échange ordinaire est fait.

On retrouve le même schéma à l'échelle d'un pays entier. En Allemagne, les territoires où vivent le plus d'habitants issus de minorités sont aussi ceux où la population majoritaire a le moins de préjugés, et c'est le contact qui l'explique, pas un quelconque sentiment de menace : plus de voisins, donc plus de conversations, donc moins de peur.

L'enjeu financier est plus lourd qu'on ne l'imagine

Le chiffre le plus net vient de Suisse. Les réfugiés y sont répartis entre les cantons sans qu'on tienne compte de leurs préférences, et le pays est nettement partagé entre régions germanophones et francophones : connaître déjà la langue du lieu d'accueil relève donc du hasard, et la vie réelle n'offre rien de plus proche d'une expérience contrôlée. Parler la langue du lieu a fait plus que doubler la part de ceux qui avaient un emploi au cours de leurs cinq premières années.

Les enquêtes britanniques vont dans le même sens : ceux qui maîtrisent la langue ont un taux d'emploi supérieur de quinze à dix-sept points, et des revenus supérieurs d'environ un cinquième. Le chiffre de l'emploi est solide. Celui des revenus devient fragile dès qu'on tient compte de la façon très approximative dont on mesure un niveau de langue ; prends-le comme une direction, pas comme une promesse.

Une étude néerlandaise, enfin, a suivi pendant plusieurs années un même groupe de 1 800 immigrés, et elle a trouvé mieux qu'une simple coïncidence entre la langue et le fait d'avoir des amis sur place : la langue permettait de prévoir la progression des contacts dans le temps.

Aligne les pièces et tu n'obtiens pas une liste, mais une boucle. La langue rend le contact possible, le contact fait tomber l'appréhension des deux côtés, et moins d'appréhension veut dire plus de contact, donc plus de langue. La boucle tourne tout aussi bien à l'envers, et une première année ratée à l'étranger, vue de l'intérieur, ressemble exactement à ça.

Apprends la langue, donc, mais vise juste

Non pas parce que tu aurais à prouver à qui que ce soit que tu es à ta place, mais parce que c'est le seul levier du système qui t'appartienne, et qu'il agit sur toutes les pièces à la fois.

Cinq choses à savoir avant de commencer.

1. Tu n'apprends pas « la langue », tu apprends celle que parle ton entreprise. Un vocabulaire de travail est réduit, dense et répété mille fois : les processus de ton équipe, les termes de ton secteur, les vingt formules qui ouvrent et ferment une réunion, les trois mots que ta responsable emploie quand c'est vraiment urgent. Aucun cours ne l'enseigne, puisqu'il appartient à ton employeur et non à la langue.

2. Vise le déjeuner, pas le rapport. Un rapport écrit est un problème réglé : un dictionnaire et un peu de temps suffisent. Les banalités, les interruptions, les blagues et les plaintes sur le temps qu'il fait, non. Or c'est là que circule l'information sociale, et c'est précisément ce que les applis travaillent le moins. C'est le sujet de pourquoi tant de gens échouent avec les applis de langues.

3. Entraîne le rappel, pas la reconnaissance. Comprendre un mot quand un collègue le dit et le retrouver soi-même, deux secondes plus tard, en pleine phrase, ce sont deux compétences différentes. Seule la seconde te fait entrer dans le groupe près de la fenêtre.

4. Parle avant d'avoir le niveau. L'appréhension joue dans les deux sens, et des deux côtés elle recule quand le contact ordinaire se répète. Attendre que ta grammaire soit présentable, c'est repousser la seule chose qui la fasse tomber.

5. Attends-toi à ce que le milieu soit plus dur que le début. Au début, on te pardonne tout. Au milieu, tu comprends assez pour mesurer exactement ce qui t'échappe. C'est du progrès déguisé en échec, et c'est là que la plupart abandonnent.

L'équipe aussi a un levier, et il coûte moins cher que le tien

Il serait malhonnête de tout faire porter à la personne qui arrive. Une équipe peut faire tomber la même barrière pour presque rien : repasser à la langue commune quand quelqu'un rejoint le groupe, donner la chute de la blague dans la langue que tout le monde parle, résumer les deux dernières minutes en une phrase au lieu de lâcher « rien d'important ». Nommer l'effet à voix haute aide aussi, car on le corrige plutôt bien dès qu'on sait qu'il existe. La peur est un problème à deux, et chacun des deux a de quoi agir.

Ce que nous faisons, et ce que nous ne faisons pas

Vokabulo est fait pour le premier de ces cinq points. Les mots viennent de ta propre semaine et non d'un programme : le terme que ton équipe répète au point du matin, la formule de la note de service que tu n'as saisie qu'à moitié, la phrase entendue au déjeuner à laquelle tu as répondu d'un hochement de tête. Tu enregistres l'expression avec le contexte où tu l'as rencontrée, la répétition espacée te la ramène avant qu'elle ne s'efface, les réponses se tapent au lieu de se choisir dans une liste, et des indications d'usage te disent si le mot va dans un message à un collègue ou dans un e-mail à un client.

Le champ est volontairement étroit. Vokabulo n'entraînera pas ton oreille à suivre quatre personnes qui parlent en même temps près de la fenêtre, ne te fera pas inviter à déjeuner et ne convaincra pas ton équipe de changer de langue : tout cela demande du contact, du cran et un collègue qui fasse attention. Ce qu'il sait faire, c'est empêcher que le vocabulaire de ton métier à toi soit la raison de ton silence.

Le mot « étranger », dans toutes les langues qui en ont un, dit ce qu'une personne n'est pas. La langue est la part de cette définition que tu peux changer de l'intérieur, et elle change bien plus que ta fiche de paie.

Sur les mots eux-mêmes, voir le vocabulaire allemand du travail et ce qui se passe dans une réunion du Betriebsrat (le Betriebsrat, c'est le comité social et économique à l'allemande) et les formules d'e-mail allemandes qui font professionnel ; sur le niveau où tout cela se cristallise, sortir du plateau intermédiaire.

Sources

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  • § 2 Abs. 1 Aufenthaltsgesetz (AufenthG), Germany.
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