La première chose à comprendre à propos du français québécois, c'est que ce n'est pas un écart par rapport à Paris. C'est une ligne parallèle.

Les colons français arrivent au dix-septième siècle, avant que la Révolution et l'Académie n'achèvent de fixer le français de Paris. Ce qu'ils apportent, c'est le français de leur époque, et quand les Britanniques prennent le Canada en 1763, le lien avec la France est en grande partie coupé pour deux siècles. Le Québec a gardé ce que la France a jeté, puis a continué de se développer de son côté.

Alors quand un Québécois dit moé et toé plutôt que moi et toi, ce n'est pas une déformation. C'est plus proche de la façon dont la cour du dix-septième siècle prononçait ces mots que ne l'est le parisien d'aujourd'hui.

Ceci est la version monolingue : chaque terme est expliqué en français, sans traduction, pensée pour les apprenants à partir du B1 environ. Si le français est ta langue maternelle, le même article existe en paire de langues en anglais, allemand, italien, espagnol et portugais.

Les formes conservées

moé / toé : les pronoms moi et toi, dans leur prononciation ancienne. On les entend surtout dans le parler familier et dans les chansons ; à l'écrit et dans les registres soignés, on écrit moi et toi comme partout.

icitte : le mot ici. Forme ancienne qui a traversé l'Atlantique et s'est maintenue. Familier mais très courant, y compris chez des gens qui parlent par ailleurs un français très soutenu.

frette : un froid vif, mordant, bien plus intense que ce que dit simplement l'adjectif froid. Il fait frette décrit un froid qui pique le visage. Le mot sert très souvent, pour des raisons climatiques évidentes.

la job / la sandwich : plusieurs emprunts à l'anglais qui ont pris le féminin au Québec là où la France leur a donné le masculin. Ce petit désaccord de genre est un fossile linguistique : il indique à quelle époque et par quel canal chaque territoire a emprunté le mot.

Le vocabulaire réellement différent

un char : le véhicule que la France appelle une voiture. Le mot vient de chariot et n'a rien de familier au Québec : c'est le terme ordinaire, employé du garage jusqu'à la conversation de bureau.

magasiner : faire les magasins, parcourir les commerces pour comparer et acheter. La France utilise un emprunt à l'anglais pour la même activité, ce qui te dit assez clairement de quel côté on protège la langue. Le nom correspondant est le magasinage.

un dépanneur : le petit commerce de quartier ouvert tard, où l'on achète du lait, du pain et des cigarettes. Le mot vient de dépanner, tirer d'embarras, ce qui décrit exactement sa fonction. Universellement raccourci en le dep à l'oral.

une tuque : le bonnet de laine qui couvre les oreilles. Il n'existe pas de mot équivalent en France parce qu'il n'y avait pas de besoin équivalent.

une blonde : la compagne, la petite amie, quelle que soit la couleur de ses cheveux. Le mot est parfaitement neutre et s'emploie devant n'importe qui.

un chum : le compagnon, le petit ami, et selon le contexte un ami de sexe masculin. L'ambiguïté existe en québécois même, et se règle par la situation.

niaiser : perdre son temps, faire l'idiot, ou taquiner quelqu'un en lui racontant n'importe quoi. Tu me niaises ? signifie que tu doutes de ce qu'on vient de te dire. Énormément utile et totalement absent du français de France.

pantoute : pas du tout, formé sur pas en tout. Renforce une négation et se place volontiers en fin de phrase : j'ai rien compris pantoute. Familier et très marqué géographiquement.

tanné : lassé, excédé, à bout de patience avec une situation qui dure. Je suis tanné couvre un large territoire, de la fatigue polie à l'exaspération franche.

Le paradoxe des anglicismes

L'idée reçue hors du Canada, c'est que le français québécois serait truffé d'anglais. La réalité est presque l'inverse, du moins dans les mots qui s'installent officiellement.

la fin de semaine : les deux jours de congé qui terminent la semaine, là où la France emploie un mot anglais. Attention au piège : dans certains usages européens, fin de semaine désigne plutôt le jeudi et le vendredi.

un courriel : le message électronique, mot-valise formé sur courrier et électronique. Créé au Québec, adopté largement là-bas, et resté marginal en France malgré les recommandations officielles.

un stationnement : l'espace où l'on gare les véhicules, là où la France emploie un emprunt à l'anglais. Le mot figure sur les panneaux et dans les documents administratifs.

L'Office québécois de la langue française passe des décennies à forger des remplacements français, et un nombre frappant d'entre eux ont pris. Là où le Québec emprunte vraiment beaucoup, c'est dans la langue parlée, et il emprunte autrement : non pas des noms pour des choses nouvelles, mais des verbes et des tournures issus du contact quotidien avec l'anglais. Cette influence-là est réelle, et c'est l'inverse de celle qu'on attend.

Les sacres

C'est la partie qui n'a d'équivalent nulle part ailleurs dans la francophonie.

Le Québec jure avec l'église. Le vocabulaire est liturgique : tabarnak vient de tabernacle, calisse de calice, ostie de hostie, crisse de Christ, ciboire du vase qui contient les hosties.

Ils s'empilent, se conjuguent et servent de noms, de verbes et d'intensificateurs, et un locuteur à l'aise peut construire une longue phrase grammaticale avec presque rien d'autre.

L'histoire n'a rien de subtil. L'Église catholique a exercé une autorité considérable sur la société québécoise jusqu'à la Révolution tranquille des années 1960, et ce juron est ce que fait une population dont le tabou le plus fort est religieux plutôt que sexuel ou scatologique.

Pour un apprenant : reconnais-les, comprends qu'ils sont réellement violents et non pittoresques, et ne décore pas ton français avec parce que tu les as trouvés charmants. Même règle que pour les gestes italiens de l'article sur les gestes.

Les formes interrogatives

C'est-tu loin ? : une question construite avec une particule interrogative -tu qui n'a rien à voir avec le pronom de la deuxième personne. Elle s'accroche à une affirmation pour la transformer en question. Tu viens-tu ? est du québécois parfaitement grammatical et reste opaque à une oreille parisienne à la première écoute.

Ce qu'un apprenant devrait faire

Si tu vas au Québec, apprends une trentaine de mots et la question en -tu. L'accent viendra tout seul avec l'exposition, et les Québécois ont l'habitude qu'on leur demande de ralentir.

Si tu apprends le français ailleurs, apprends à le reconnaître, parce que la production culturelle québécoise voyage : cinéma, musique et une quantité considérable de textes.

Et ne suppose pas que les deux variétés sont interchangeables quand cela compte. Les différences de registre sont réelles, et elles courent à côté de celles de l'article sur le registre en français.

Comment l'apprendre

Garde le mot québécois à côté du mot de France. Char et voiture forment une paire qui vaut plus que chacun pris seul, parce que tu auras besoin de basculer de l'un à l'autre.

Donne la ligne entière à Traduire. La particule -tu et les voyelles anciennes mettent la recherche mot à mot totalement en échec.

Puis laisse la répétition faire les trente mots. Ils reviennent sans arrêt et se règlent vite.

En bref

Apprends char, dep, magasiner, blonde, chum et niaiser. Retiens que courriel est le vrai mot du courrier électronique dans la moitié de la francophonie.

Et laisse les sacres à ceux qui en ont hérité.


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