Le français standard est un projet parisien. Il a gagné, largement, mais il n'est pas arrivé dans un pays vide : il s'est posé sur d'autres langues, et ces langues restent audibles là où elles étaient les plus fortes.
Trois de ces endroits méritent le temps d'un apprenant, parce que chacun a un substrat en dessous et un vocabulaire qui vient avec.
Ceci est la version monolingue : chaque terme est expliqué en français, sans traduction, pensée pour les apprenants à partir du B1 environ. Si le français est ta langue maternelle, le même article existe en paire de langues en anglais, allemand, italien, espagnol et portugais.
Marseille et le provençal en dessous
le provençal : la variété d'occitan parlée dans le Midi pendant des siècles, et la langue qui a façonné tout ce qui fait sonner le sud comme il sonne.
L'effet le plus audible, c'est que Marseille prononce des syllabes que Paris avale. Le e final se fait entendre, et les voyelles nasales reçoivent une consonne derrière elles, si bien que pain sort avec une petite finale que le parisien ne met pas. Résultat : le français du sud est nettement plus facile à suivre pour un apprenant que celui de Paris, parce qu'il reste davantage de matière dans chaque mot.
dégun : personne, aucun être humain. Vient directement du provençal, et aucun mot français ne porte la même force. Y a dégun est une phrase complète, et signifie que l'endroit est absolument vide.
peuchère : une exclamation de compassion ou d'apitoiement, qu'on lance quand quelqu'un raconte un petit malheur. Chaleureuse, légèrement théâtrale, et immédiatement reconnaissable comme méridionale.
fada : un peu fou, dérangé, mais dit avec affection plutôt qu'avec mépris. Le mot vient du provençal et évoque littéralement quelqu'un que les fées auraient touché.
cagole : une femme voyante, bruyante, très maquillée et parfaitement à l'aise avec ça. Le mot était péjoratif à l'origine et il a été revendiqué avec un certain enthousiasme à Marseille.
le cagnard : le soleil qui tape, la chaleur écrasante d'un plein après-midi d'été. En plein cagnard décrit un endroit sans la moindre ombre.
Et putain employé presque comme une ponctuation, dont la géographie est traitée dans l'article sur le registre en français.
Lille et le picard en dessous
le picard : une langue d'oïl proche du français mais distincte de lui, parlée dans l'extrême nord, et dont le descendant s'appelle aujourd'hui ch'ti.
Le nom vient de la prononciation elle-même : le picard transforme les sons ç et s du français en ch, si bien que c'est ti devient ch'est ti, et les soldats des autres régions, pendant la Première Guerre mondiale, ont baptisé les gens du Nord d'après ce bruit.
biloute : une façon d'interpeller quelqu'un, entre le gars et le petit père, propre au Nord. C'est le mot qui a le plus voyagé hors de sa région.
une drache : une pluie violente et soudaine, celle qui tombe d'un coup et trempe tout. Le mot est partagé avec la Belgique, et les deux en ont un besoin constant.
une wassingue : la serpillière, le morceau de tissu avec lequel on lave le sol. Parfaitement banal dans le Nord et complètement inconnu au sud de la Somme, exactement comme le Feudel hambourgeois de l'article sur l'allemand du Nord.
braire : pleurer, en parlant d'une personne. En français standard, c'est ce que fait l'âne, ce qui rend la phrase déroutante la première fois qu'on l'entend appliquée à un enfant.
quoi qu'ch'est ? : la forme interrogative ch'ti pour demander ce dont il s'agit. C'est celle que le film a rendue célèbre.
En 2008, Bienvenue chez les Ch'tis est devenu l'un des films français les plus vus de l'histoire et a transformé un stéréotype régional en affection nationale presque du jour au lendemain. Le parler du Nord est aujourd'hui la seule variété régionale que la plupart des Français savent imiter, mal.
La Belgique, et les nombres qui fonctionnent enfin
septante : le nombre 70, formé régulièrement sur sept, comme soixante l'est sur six.
nonante : le nombre 90, formé de la même manière sur neuf.
La France dit soixante-dix et quatre-vingt-dix, qui obligent à faire une addition et une multiplication au passage. La Belgique et la Suisse disent septante et nonante, qui sont réguliers, transparents et plus anciens. La numération par vingtaines qu'emploie Paris est l'innovation, et c'est la périphérie qui a gardé le système raisonnable.
huitante : le nombre 80 dans plusieurs cantons suisses, formé sur huit. La France et la Belgique disent toutes deux quatre-vingts.
Pour un apprenant, c'est une excellente nouvelle sans réserve. Si tu peux aller en Belgique ou en Suisse, fais tes nombres là-bas.
Le reste du vocabulaire belge
un kot : une chambre ou un petit logement d'étudiant. Universel dans les villes universitaires belges et totalement inconnu en France. Le verbe koter existe aussi.
une aubette : un abribus, ou un kiosque à journaux selon la région. Le mot désigne la petite construction ouverte où l'on attend ou l'on achète.
un pistolet : un petit pain rond, celui du sandwich du midi. En France, le même mot désigne une arme à feu, ce qui rend la première visite en boulangerie mémorable.
dîner / souper : en Belgique, le repas de midi et le repas du soir. La France appelle ces deux repas déjeuner et dîner, si bien que chaque mot glisse d'un repas. Le Québec et la Suisse font comme la Belgique, ce qui veut dire que la France est là encore l'exception. Cela rejoint directement l'article sur les noms des repas.
s'il vous plaît : en Belgique, la formule sert aussi au moment de tendre un objet à quelqu'un, au sens de voilà, tenez. Ce n'est plus une demande mais une présentation. Celui-là déroute les visiteurs français autant que les étrangers.
un GSM : le téléphone mobile. La France dit un portable, et le sigle belge vient du nom de la norme technique des années quatre-vingt-dix.
Ce que ça vaut vraiment
Deux choses.
Le vocabulaire est utile si tu vas dans l'un de ces endroits, et l'un d'eux, Bruxelles, est l'endroit où atterrit un très grand nombre de gens mobiles à l'échelle internationale.
Le point le plus important, c'est que le français parisien est une variété parmi plusieurs et non la langue elle-même, et entendre cela clairement fait de toi un meilleur auditeur partout. Un apprenant qui a rencontré septante et dégun cesse de traiter tout ce qui lui est inconnu comme une faute et commence à le traiter comme une information, ce qui est exactement le basculement que l'andalou impose à qui apprend l'espagnol.
Comment l'apprendre
Garde la région avec le mot. Drache est du Nord et de Belgique et de nulle part ailleurs. La géographie, c'est la moitié de la fiche.
Donne la phrase entière à Traduire. Le français régional porte son identité dans ses constructions autant que dans ses noms.
Puis laisse la répétition faire les trente mots. Le vocabulaire régional est dense là où tu es et absent partout ailleurs, ce qui le rend rapide à acquérir et facile à garder.
En bref
Apprends dégun et peuchère pour le sud, biloute et drache pour le nord, septante et nonante pour la Belgique.
Et note que sur les nombres, les repas et une demi-douzaine d'autres choses, c'est Paris qui est bizarre.
Entendu du français auquel Paris ne t'avait pas préparé ? Mets la ligne dans Vokabulo avec la région. Gratuit pour commencer sur iPhone, iPad et dans le navigateur. 🇫🇷